Odradek / Pupella-Noguès

Pôle de création et développement pour les arts de la marionnette

Nous ne faisons pas le même métier, mais…

Laurent Coutouly

« Nous ne faisons pas le même métier, mais….. »

Nous, les acteurs culturels du jeune public, qui ne sommes pas des artistes, qu’est-ce qui nous engage ?

Au-delà de toute considération personnelle, cette question doit être mise sur la table aujourd’hui, considérant notre place de plus en plus prépondérante dans l’hexagone, alors que beaucoup d’artistes, et pas des moindres, se trouvent de plus en plus dans une situation précaire.Les politiques institutionnelles, la création d’un réseau de diffusion dense, le système de la rémunération des artistes et techniciens intermittents, la structuration de l’offre et de la demande, et ce malgré l’absence d’une véritable politique de soutien au spectacle vivant en direction du jeune public, ont générés depuis peu de forts déséquilibres aux dépends des artistes.

Cette situation nouvelle, qui nous fragilise tous, devrait nous amener à réfléchir sur notre mode de relation et de travail avec les artistes.Bien sûr, nous sommes là pour favoriser une rencontre improbable entre des artistes qui posent un regard singulier sur le monde et une agora démocratique, représentée par une population d’enfants et de jeunes spectateurs. Bien sûr, nous sommes là pour établir et entretenir une relation complice avec des artistes fondateurs… Mais qu’elle est véritablement notre prise de risque ?En quoi, programmer une série de spectacles, tous aussi bon les uns que les autres, est-il synonyme d’engagement ? Comment, nous acteurs culturels, pouvons prendre notre part face à cette situation de crise où les artistes sont fragilisés ?

Les artistes s’exposent alors que nous, nous nous camouflons derrière des supports de communication. Les moindres petites prises de risque sur des artistes en devenir, innovants ou sujets à polémique, sont souvent contrebalancées par toute une série de valeurs sûres très sollicitées.Le monde artistique et culturel est structuré dans un cadre marchand. Peut-être que des solutions résident dans notre capacité à résister à ses travers multiples qui se retranscrivent dans des rapports de forces entre une offre et une demande. Après tout, si les artistes n’existaient pas, que ferions-nous ?
La meilleure chose à faire est peut-être de changer nos attitudes, nos habitudes et notre temporalité.Nos attitudes se retranscrivent dans la masse de sollicitations que nous subissons. Comment y réagissons-nous ? Quels comportements avons-nous face à des artistes, quels qu’ils soient ? Quelles attentions avons-nous face à des matières artistiques que nous n’avons pas reçues ? Ne faut-il pas sortir de jugements de valeurs trop réducteurs ? En quoi le contexte, au-delà de la forme elle-même, nous permet d’en savoir plus sur cette dernière et sur l’artiste qui la met en œuvre ?

Nos habitudes se matérialisent dans nos modes de fonctionnement au sein de ce monde artistique et culturel. L’artiste est seul, singulier, face au monde culturel, dont nous sommes les représentants, nous les acteurs culturels. Ce rapport est forcément déséquilibré. L’effet de groupe pouvant même engendrer des effets de loupe déformants. De fait, l’idée est ici de se repositionner dans une démarche individuelle face à l’artiste. Seuls face à lui, sommes-nous en capacité de dialoguer avec lui, non pas comme son égal, mais comme son alter ego, qui, de par notre position favorise sa rencontre avec le monde ?Notre temporalité se concrétise dans le caractère éphémère du spectacle vivant. Cette dimension temporelle nous amène à effacer régulièrement de notre mémoire une bonne partie des ?oeuvres passées, à l’exception de celles que nous considérons comme majeures. Pour échapper à ce phénomène, où littéralement nous prenons puis nous jetons sauf l’exception, l’enjeu ne devrait-il pas dépasser l’œuvre elle-même pour se focaliser sur le parcours de l’artiste ?

Face à ces questions essentielles, chacun trouve les réponses qui lui sont propres.
Les miennes trouvent leurs raisons d’être dans mon engagement au côté des artistes dans l’agora. Cette position se retranscrit dans trois mots clefs : innocence, accompagnement et fidélité.
Innocence car je suis celui qui n’a pas de parole artistique mais qui est là pour la soutenir. Étant celui qui favorise la relation entre l’artiste et l’agora, je me dois de réussir à retrouver un rapport inédit, unique et singulier à l’œuvre au même titre que l’agora dans son ensemble.
Accompagnement car je suis celui qui a le privilège de suivre tout au long de son parcours l’artiste. Au-delà de l’œuvre, je suis au côté de la personne qui se distingue de l’agora en prenant la parole. Je me mets à son service comme un compagnon de route qui le soutient dans son cheminement.
Fidélité car je suis celui qui malgré les dénégations de l’agora assume de suivre l’artiste là où il va. L’artiste transgresse, porte un regard sur le monde décalé, ne trouve pas toujours sa place, parfois se trompe, commet des erreurs. Je suis celui qui, malgré tout, le reconnaît, lui permet d’avancer, de prendre position. Et si j’en trouve les moyens, je suis celui qui favorise l’écoute de cette parole singulière par les autres.

De fait, ce choix m’oblige à changer de position : je ne peux plus être seulement un médiateur, qui entérine, par son acte de programmer, ce qui est déjà reconnu par l’agora. Je suis celui qui doit prendre des risques en s’engageant auprès de celui qui créé un acte singulier, et ce, avant même qu’il fasse œuvre.

Laurent Coutouly, Directeur pôle jeunes publics MA Scène Nationale Montbéliard -Béthoncourt, octobre 2012

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